Compteur Geiger et flacons d’uranium: le kit de chimie radioactive, jouet improbable de la Guerre froide

09/03/2025

Compteur Geiger et flacons d’uranium: le kit de chimie radioactive, jouet improbable de la Guerre froide

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Destinée aux physiciens nucléaires en herbe, cette panoplie dernier cri a été retirée des magasins de jouets en 1952.

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«Le jouet scientifique le plus avancé jamais créé! Observez la désintégration atomique de matériel radioactif de vos propres yeux!» En cette période de Noël 1950, des slogans aussi dithyrambiques qu’incompréhensibles accompagnent la sortie du dernier joujou de l’entreprise Gilbert: un «laboratoire à énergie atomique» avec compteur Geiger inclus. Et si cette panoplie dernier cri finissait sous le sapin d’un apprenti physicien?

La folie radioactive

Depuis sa découverte, en 1896, par Henri Becquerel et les époux Curie, on attribue à la radioactivité une foule de propriétés miraculeuses. Elle retarderait les effets de l’âge, guérirait les rhumatismes, améliorerait le sommeil, favoriserait la perte de poids.

Au début du XXe siècle, les produits les plus tendances du marché sont radioactifs: crèmes cosmétiques au radium, eau radioactive, dentifrice au thorium («vos dents brilleront d’un éclat radioactif», promet une publicité), spas à l’uranium, bijoux phosphorescents… Généralement, il suffit de glisser les mots «atome», «nucléaire» ou «radioactif» dans le nom d’un nouveau produit pour voir ses ventes exploser.

Dans cette ère d’optimisme mercantile, les enfants ne sont pas en reste: pistolets-laser, figurines de mutants, robots atomiques et panoplies de chimie colonisent les magasins de jouets, faisant l’étalage des belles promesses de l’âge atomique. Directeur de l’entreprise qui porte son nom, Alfred Gilbert se frotte les mains: à coup sûr, le kit de chimie qu’il vient de lancer sur le marché va faire l’effet d’une bombe!

Comme la plupart des jouets scientifiques de l’époque, le Gilbert U-238 Atomic Energy Lab est exclusivement destiné aux garçons. Dans les années 1950, rares sont les Américaines engagées dans des cursus scientifiques (à l’exception peut-être de la botanique ou de la psychologie). Les écoles d’ingénieur et les associations scientifiques cantonnent les femmes, même diplômées, à un rôle auxiliaire: laver les tubes à essai, s’occuper de paperasse, etc. Le message est clair: la blouse blanche est réservée aux chromosomes XY.

Un livret d’instructions a été réalisé en collaboration avec Leslie Groves, directeur du Projet Manhattan.

C’est aussi le cas de la panoplie radioactive Gilbert, qui renferme du matériel de pointe: compteur Geiger, spectroscope, détecteur de particules, quatre flacons scellés contenant de l’uranium (!) ainsi que des livrets d’instructions détaillés. Très sérieux, le jouet a été élaboré avec les scientifiques du MIT.

«Nous avons été encouragés officieusement par le gouvernement, qui pensait que notre jeu aiderait le public à comprendre l’énergie atomique et à souligner son côté constructif», relate Alfred Gilbert dans son autobiographie. Un livret d’instructions a d’ailleurs été réalisé en collaboration avec Leslie Groves, directeur du Projet Manhattan qui, cinq ans plus tôt, livrait les premières bombes atomiques au gouvernement américain.

La «cloud chamber», contenue dans le kit, «permet de voir les trajectoires des électrons et des particules alpha qui se déplacent à une vitesse de plus de 10.000 miles par seconde» d’après le manuel d’utilisation. | Science History Institute via Wikimedia Commons

Un jouet irradié?

Les physiciens en herbe doivent-ils s’inquiéter? Non, garantissent les créateurs du jeu: «totalement sûre et inoffensive», la panoplie ne présente qu’un risque minimal d’exposition aux radiations –l’équivalent d’un jour de bronzage en plein soleil. Enfin, tant que les minerais radioactifs restent dans leurs flacons. Et on sait que les enfants respectent scrupuleusement ce genre de règles, n’est-ce pas?

En outre, que faut-il penser du livret inclus dans la boîte qui encourage les gamins, compteurs Geiger en main, à aller prospecter du minerai radioactif en échange d’une belle récompense du gouvernement?

En fin de compte, malgré les espérances d’Alfred Gilbert, le kit ne reste pas longtemps dans les mains adolescentes. Faute de ventes suffisantes (moins de 5.000 exemplaires se sont écoulés), il est retiré des rayons en 1952, deux ans à peine après son lancement. La faute à un prix trop élevé, mais surtout à un mode d’emploi sophistiqué qui décourage beaucoup d’enfants. Preuve en est que l’Université Columbia fait l’acquisition de cinq panoplies pour former les physiciens de son laboratoire.